La Ligue arabe, une organisation en quête d'influence

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La Ligue arabe vaincra-t-elle ses vieux démons ? Longtemps paralysée par des querelles intestines, elle compte aujourd'hui sur une mission d'observation en Syrie pour conforter sa place sur l'échiquier géopolitique.

UNE NAISSANCE SUR FOND DE NATIONALISME

La Ligue arabe a vu le jour en mars 1945 à Alexandrie, sept mois avant l'Organisation des nations unies (ONU). Dès 1941, la Grande-Bretagne soutenait le projet d'un "croissant fertile" qui réunirait l'Irak, la Jordanie, la Palestine et la Syrie. Mais l'Egypte s'est opposée vivement à ce projet à une époque où la puissance coloniale britannique perdait de sa superbe dans la région. Le pays organisa avec succès à Alexandrie la réunion fondatrice de ce qui allait devenir la Ligue. Depuis, le siège de cette organisation est au Caire, hormis de 1979 à 1990, où il se déplaça en Tunisie, pour sanctionner l'Egypte d'avoir signé les accords de Camp David avec Israël, signature vécue comme une haute trahison par les autres membres.

LA SUPRÉMATIE DE L'ÉGYPTE

Vingt-deux pays sont représentés au sein de l'organisation (consulter le détail). Quatre autres pays ont le statut d'observateurs (Brésil, Erythrée, Inde, Vénézuela). L'organisation a connu sept secrétaires généraux depuis sa création, dont quatre Egyptiens. Son représentant actuel est Nabil Al-Arabi, un juriste cairote, ex-ministre des affaires étrangères, nommé en mai 2011.

La Ligue fonctionne à peu de chose près sur le même schéma que les Nations unies mais sans conseil de sécurité restreint. Elle dispose d'un conseil de défense, d'un conseil économique, de comités permanents spécialisés, et d'agences autonomes comme l'Union postale ou l'Union des télécommunications. Les chefs d'Etat des pays membres se réunissent sans agenda précis, en fonction de l'actualité.

UNE HISTOIRE MARQUÉE PAR DES DIVISIONS INTERNES

L'organisation reste divisée depuis sa création entre les monarchies traditionnelles (Maroc, Arabie saoudite) et les républiques révolutionnaires (Egypte, Lybie). Elle connaît un passage à vide remarqué dans les années 1960, liés à la suprématie des souverainismes étatiques au détriment de l'unité panarabe.

Au milieu des années 1970, la Syrie envoie des troupes au Liban afin d'enrayer la guerre civile. A la fin officielle du conflit, en novembre 1976, la Ligue arabe y déploie la Force arabe de dissuasion, une armée de 30 000 hommes essentiellement composée de Syriens. Cette force, finalement peu efficace sur le terrain, est dissoute en 1983.

La cohésion de la Ligue est à nouveau mise à mal dans les années 1990. Lors de la première guerre du Golfe, elle vote - à 12 voix seulement - une résolution condamnant l'invasion du Koweït par l'Irak et cautionnant la présence de la coalition menée par les Etats-Unis dans la région.

Sur le conflit israélo-palestinien, la Ligue arabe a longtemps tenu une ligne maximaliste considérant que l'Etat hébreu devait se retirer de Palestine. Tout au long de son histoire, la relation à Israël cristallise les tensions entre pays membres de la Ligue. En 2002, la Ligue met cependant au point une feuille de route consacrée à la paix au Proche-Orient. En échange de la paix avec ses voisins arabes, il est demandé à l'Etat hébreu de restituer la Cisjordanie, la bande de Gaza (évacuée en 2005) et le plateau du Golan. Mais Israël refuse de se soumettre à ces conditions.

En mars 2011, la Ligue dépasse ses querelles pour donner son feu vert à la mise en place d'une zone aérienne exclusive en Libye, ouvrant la voie à une intervention onusienne. Puis, fin 2011, son implication dans la résolution du conflit au Yémen lui permet de gagner encore en influence. La Ligue est désormais présentée comme un partenaire fiable par les Occidentaux.

QUELLE EST LA CRÉDIBILITÉ DE CETTE MISSION ?

Sur la crise syrienne, la Ligue arabe se substitue à une ONU paralysée par les vetos russe et chinois. Elle finit par adopter un plan ferme le trois novembre dernier qui demande l'arrêt des violences, la libération des détenus, le retrait de l'armée des villes et l'amorce d'un dialogue entre le pouvoir et l'opposition.

"Ce plan est utile, souligne Axel Poniatowski, joint au téléphone par Le Monde.fr. Il doit maintenant faire l'objet d'une résolution en l'état au Conseil de sécurité des Nations unies. Cela rendra plus difficile l'opposition de la Chine et de la Russie." Ces deux puissances ont en effet refusé jusqu'à aujourd'hui toute décision mettant en péril le régime de Bachar Al-Assad. Le président par intérim du Conseil national syrien, Burhan Ghalioun, avait déjà formulé cette demande lundi dernier.

Mais cette proposition du député UMP ne renforce-t-elle pas l'idée que la Ligue n'a pas l'influence suffisante pour que soient appliquées ses résolutions ? "Certainement pas, répond sans ambages le député UMP. L'ONU viendrait seulement en renfort d'un plan qui mérite l'attention et l'approbation de toute la communauté internationale."

De leur côté, les médias français accordent peu de crédit à cette mission, persuadés qu'elle est cousue de fil blanc. Ouest-France parle d'une "mission illusoire", tandis que Le Figaro n'imagine pas un scénario sans intervention de l'ONU.

Du point de vue de l'Algérie, qui a toujours refusé l'ingérence de la Ligue arabe, cette mission est une mascarade. Pour le Quotidien d'Oran, le fait d'encadrer les observateurs par les forces de sécurité syriennes est en soi une preuve de mauvaise foi. Le journaliste parle même de mise en scène, évoquant de "faux témoins, de faux rescapés, de faux rebelles et de faux repentis", que les observateurs seront amenés à rencontrer.

Quoi qu'il en soit, les conclusions du rapport de la Ligue arabe en fin de mission seront très attendues. Elles détermineront, mieux que toutes les spéculations, l'envergure internationale ou non de l'organisation.

LEMONDE.FR Annabel Benhaiem

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